Quand les Cantadoras chantent la paix : actions et voix de femmes en Colombie

Voilà un titre évocateur et engageant pour la journée qui a eu lieu en septembre 2021. Il émerge de l’équipe DEFIPaix de l’axe 2 et 4 du Lidilem. L’équipe DEFIPaix est composée des chercheuses et des chercheurs de France et de Colombie. En France, sont impliqués deux laboratoires le Lidilem et Pacte de l’UGA. En Colombie, deux universités y participent activement : l’Université d'Antioquia et l’Université Industrielle de Santander. L’Association grenobloise École de la paix complète cette équipe, dans un effort de décloisonnement et de rapprochement entre la recherche universitaire et la société.

Cette journée d’études lance le projet Construire une culture de la paix : perspectives discursives et actions éducatives, qui s’inscrit dans deux thématiques de recherche du Lidilem. D’une part, Langues, discours, idéologies, se déclinant dans les actions Genre, sexe, sexualités et Violences verbales, discours de haine et radicalités. Et d’autre part, Approches plurielles, didactique du plurilinguisme, avec un impact fort sur la formation des enseignants, l’interculturel et la coopération internationale.

Nous partons de l’idée que le discours de paix fait partie des contre-discours face à la haine et à la violence mises en discours. Claudine Moïse et Claire Hugonnier, du groupe international Draine (Haine et rupture sociale : discours et performativité), ont proposé la notion de « discours alternatif », quand le discours contre la haine ne se situe pas dans une opposition polémique mais utilise des procédés décalés, explicatifs, de sensibilisation ou de prévention, à travers par exemple, le témoignage, l’humour ou la création artistique. En nous appuyant sur la longue expérience de la Colombie sur la construction de processus et de dialogues de paix depuis les années 80, notre objectif est de participer au champ d’étude autour du discours de paix, en narration ou dans sa valeur performative : Quelles sont les structures de ce discours ? quelles sont ses forces et ses fragilités ? ses enjeux et ses écueils ?

Il convient également de justifier le choix des femmes comme témoins privilégiées dans notre projet. En Colombie les femmes sont majoritairement les survivantes de la guerre. Cela signifie qu’elles doivent assumer la responsabilité de leur famille dans des conditions parfois d’extrême pauvreté et souvent en situation de déplacement forcé. Les violences qu’elles subissent sont de plus en plus visibles car de plus en plus les femmes s’organisent dans des collectifs ou des associations pour les dénoncer. Ces structures les aident à reconstruire un tissu social, à consolider les processus de réconciliation et de pardon, à améliorer leurs conditions de vie et leurs activités de subsistance, en tissant des réseaux d'entrepreneuriat, d’intégration productive, et surtout à défendre leurs droits. La perspective de genre a été intégrée dans une centaine de mesures dans les Accords de paix de 2016. En cela la Colombie offre un exemple intéressant de la volonté d’inclure le rôle des femmes dans la construction et la consolidation de la paix. Cependant, dans la réalité, elles restent peu visibles et peu audibles dans les processus de paix ; alors même qu’elles sont très touchées par le conflit. 

Lors de cette journée d’études nous avons rendu audibles des femmes qui au travers de leur activité dans le milieu culturel et artistique tiennent un rôle fondamental pour que la vie continue. Elles sont nombreuses à œuvrer pour une issue pacifiste de ce conflit vieux de 60 ans. Leur participation à cette journée d’études a constitué pour nous un premier recueil de témoignages et de segments de vie. Ces femmes, les Cantadoras, quelle place occupent-elles dans leur communauté ? Comment se rendent-elles audibles ? quelle est la portée de leur voix ? Quels messages chantent-elles ? Quels sont les enjeux des manifestations auxquelles elles participent (festival, carnaval, fête de village) ? Quel est le poids de leur travail de transmission orale ? Comment s’impliquent-elles politiquement ? Ce sont les questions que nous nous avons posé lors de cette journée. Nous les remercions très chaleureusement d’avoir accepté de nous parler d’elles et de leurs actions pour la paix.

Dans un premier temps fort de la journée, nous avons suivi quatre interventions : David Lara a présenté un panorama général du rôle des femmes artistes dans le processus de paix. Il a expliqué comment sur différents territoires colombiens cohabitent la joie, la musique et le conflit. Lucía Ibáñez a fait le récit de son expérience de création d’un label et de diffusion de la musique traditionnelle. Martina Camargo, artiste amplement reconnue en Colombie et à l’international, nous a chanté des chansons douces, tristes et drôles qui racontent sa vie. Paola Navia a présenté le réseau de femmes cantadoras qu’elle a fondé dans le Pacifique colombien. Enfin, Richard Pétris, fondateur et président de l’École de la paix, a rassemblé ces horizons géographiques, ces traditions et ces itinéraires divers pour esquisser un sentier commun de construction d’une culture de la paix.

David Lara Ramos, Femme, chants et territoires pour la paix

David est journaliste et reporter graphique, avocat et diplômé d’un master en culture et développement. Il collabore au journal en ligne [las2orillas.com] et enseigne les lettres à l’université de Carthagène. Il est l’auteur des livres suivants :  El dolor de volver, y Pasa la voz, queda la palabra. Il est également l’éditeur de différentes chroniques dans la revue argentine Abisinia Review et dirige le label  Karibona World Music, spécialisé dans les musiques ancestrales.

Martina Camargo, Tambora du fleuve Magdalena : la clameur et le chant du courant

La Maestra Martina Camargo est diplômée en pédagogie. Elle sort en 2018 son quatrième disque intitulé : Paisaje en tambora. Elle a réalisé de nombreux concerts dans plusieurs villes de Colombie mais aussi en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe. Martina Camargo produit aujourd'hui un album commémoratif autour de ses 30 ans de vie artistique. Elle travaille à la mise en place d’une école de musique dans sa commune d’origine, San Martin de Loba dans le département de Bolivar. Au travers de sa musique et de son discours sur la préservation de l’environnement Martina Camargo a œuvré et oeuvre encore à la construction de la paix en Colombie.

Lucía Ibáñez, Produire et diffuser la musique traditionnelle en Colombie

Lucia travaille dans la gestion et la production de projets culturels, elle est également chercheuse, documentaliste et musicienne. Elle tisse un rapport étroit entre les sciences sociales et les arts. Elle a mené des études littéraires et de sciences politiques durant lesquelles elle s’est spécialisée en théorie et résolution de conflits, concepts qu’elle applique aujourd’hui à la gestion de projets culturels. Son expérience au sein d’organismes des droits humains et son implication dans des projets auprès de communautés lui ont permis de construire une plateforme de recherche/action autour d’écosystèmes sonores. Son objectif est d’élaborer des stratégies de promotion du patrimoine immatériel permettant de renforcer et de consolider les communautés. Cette plateforme Sonidos Enraizados est à la fois un label et une ONG depuis lesquels la recherche, la documentation et la circulation des musiques ethniques, (campesinas) rurales et populaires trouvent une impulsion afin d’être diffusées et de générer des alternatives propices à la pérennité de ces communautés sonores.

Paola Andrea Navia, Femmes leaders et résistances : pouvoir sonore dans le Pacifique Sud colombien

Paola est anthropologue, spécialiste de la paix et du développement territorial. Elle a créé le réseau de chanteuses du pacifique sud (Red de Cantadoras del Pacífico Sur). Elle dirige les projets de la Fondation culturelle du Nariño (Fundación Cultura Nariñense) CANAPAVI qui, par la construction collective et le dialogue, œuvre pour la sauvegarde du patrimoine immatériel et des identités du territoire du Pacifique Sud de Colombie. Elle accompagne des groupes de femmes de cette région afin de consolider leur capacité à s’organiser autour de questions d’entrepreneuriat culturel et d'ethno-éducation. Adoptant une perspective de genre, elle contribue à renforcer le leadership des cantadoras dans le domaine des droits humains. 

Elle a contribué à l'élaboration de la demande d’inscription de la musique Marimba et des chants traditionnels du Pacifique Sud sur la liste de l’UNESCO. A Tumaco, elle a participé en tant qu'enseignante à des ateliers pour la conservation et la préservation du patrimoine culinaire et de la gastronomie traditionnelle du pacifique. Elle enrichit également de son expérience des programmes de recherche et de formation au niveau local, régional et national sur les questions de culture, d'identité et de patrimoine en partenariat avec les universités ICESI et Javeriana à Cali et la CAF. Enfin, elle collabore actuellement avec ONU Femmes Colombie (ONU Mujeres Colombia) dans le but de promouvoir le travail des femmes défenseures des droits humains dans le pays.

Richard Pétris, mot de synthèse

Richard est fondateur et président de l’association grenobloise École de la paix. Il s’est rendu de nombreuses fois en Colombie, pour accompagner, observer, apprendre et apporter une vision large des problématiques partagées par plusieurs pays dans le monde.

Le deuxième temps fort de cette journée a eu lieu de 17h30 à 19h00 dans les studios du bâtiment EST, où une trentaine de personnes (étudiant·es, enseignant·es-cheurcheur-es, et extérieur·es à l’université) ont participé à des ateliers artistiques. À 20h, un concert de musiques traditionnelles de la côte Caraïbe colombienne a été proposé. Une bien joyeuse manière de clôturer cette journée.

Cette journée qui s’est terminée en musique n’en a pas été moins pertinente d’un point de vue scientifique. Le récit biographique de Martina Carmargo a initié une série de témoignages devant être menés auprès d’autres femmes artistes, ou non, qui ont vécu le conflit colombien. Son intervention a permis de mettre en lumière la force de ce patrimoine oral chanté pour rendre audible l’indicible, pour témoigner des violences autrement. L’ensemble des intervenant-es : artistes, producteur-es, collecteur-es de traditions et manageur-es culturel-les ont rendu visible au grès de leurs témoignages, une économie patrimoniale en construction valorisant des traditions musicales mais aussi les femmes qui les font vivre et les transmettent. Les chants, leur contenus et les discours qu’ils véhiculent prennent sens à la lumière du récit de vie des femmes qui les insufflent. Pour saisir la force des discours recueillis l’art est ici indissociable de la vie des artistes. Aux côtés de ces chanteuses, la volonté des personnes travaillant à la sauvegarde, à la diffusion et à la mise en réseaux de leurs expressions artistiques représente une véritable opportunité pour la construction de la paix en Colombie. En valorisant ce que ces femmes ont à nous dire du conflit et de la paix et la manière dont elles le disent, ces acteurs contribuent à construire une mémoire de la violence. Cet archivage du passé par le chant est un premier pas pour qu’en miroir le futur soit construit autour de la paix. Les dynamiques discursives et sociales à l’œuvre pour mener à bien ces ambitions sont au cœur de ce projet. Elles ont été visibles lors de cette journée d’étude et nous offrent les premiers matériaux de notre recherche.

L’intérêt scientifique de ce premier événement s’articule à deux niveaux. D’une part il a été l’occasion de recueillir des discours. Ceux-ci constituent un premier corpus permettant d’amorcer l’analyse du discours de paix, en narration ou dans sa valeur performative, et plus particulièrement encore, des caractéristiques linguistiques et discursives qui en font un discours alternatif à la guerre. D’autre part, il a permis d’entrevoir de manière exploratoire, les dynamiques sociales qui s’organisent et s’articulent autour du rôle que les cantadoras aurait à jouer dans la diffusion d’un discours de paix. Acteurs parmi d’autres de la construction d’une culture de paix désirée, ces artistes et ceux qui les entourent engagent leurs discours mais aussi leurs pratiques dans un processus social et politique plus large. Ce sont aussi ces dynamiques que nous entendons explorer à partir des premiers témoignages recueillis lors de cette journée du 30 septembre.

Mis à jour le 19 octobre 2021